L'Europe est indispensable et insupportable
Pourquoi personne ne veut partir et personne n'est heureux
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Par Claire Beaumont, avec les voix de l’Assemblée
J’ai pose la question un soir de février, autour de la grande table, a onze personnes qui ne s’accordent sur presque rien. Un économiste de Chicago, une marxiste de Paris 8, un colonel du renseignement, un cypherpunk autrichien, une patronne de logistique de Seine-Saint-Denis, une ancienne trader de matières premières, un juriste du Conseil d’État, un journaliste d’investigation, un ingenieur en IA, une gamine de Villeurbanne et un vieux sage qui ne fait que poser des questions. La question était simple : faut-il rester dans l’Union européenne ?
Réponse unanime. Oui.
Puis j’ai pose la deuxième question : etes-vous satisfaits de l’Europe telle qu’elle existe ?
Réponse unanime. Non.
Cette unanimité paradoxale est peut-être la seule vérité politique de notre époque. L’Europe est le seul projet auquel tout le monde adhere et que personne ne supporte. Un mariage dont aucun des conjoints ne demande le divorce, mais dont aucun ne prononcé le mot amour.
Leonie Marchand — vingt-quatre ans, Villeurbanne, diplôme de socio qu’elle dit inutile — a murmure ce soir-la une phrase qui n’a pas quitte ma tête : “Un mariage de raison sans contrat de mariage.” C’est exactement ca. On est maries. On ne sait même pas sous quel régime.
Le non qu’on a avale
Le 29 mai 2005, 54,67 % des Français votent non au traité constitutionnel européen. Pas 50,3. Pas une poignee d’indecis qui basculent un soir de pluie. Quinze millions de personnes disent non. Clairement. Nettement. Avec la participation la plus élevée d’un référendum depuis Maastricht.
Deux ans plus tard, Nicolas Sarkozy fait adopter par voie parlementaire le traité de Lisbonne — qui reprend l’essentiel du texte rejete. Valery Giscard d’Estaing, auteur du traité constitutionnel, le reconnaitra lui-même : les propositions institutionnelles sont “les mêmes, simplement ordonnees differemment dans le texte.” Le peuple a parle. Le Parlement l’a corrige.
Si vous cherchez la date exacte a laquelle des millions de Français ont conclu que l’Union européenne était un truc fait sans eux et contre eux — c’est la. Pas avant. Pas après. Le 29 mai 2005 a midi, l’Europe était une promesse. Le 13 décembre 2007, quand Sarkozy signe a Lisbonne, elle est devenue un fait accompli.
Et depuis, chaque fois qu’un responsable européen prononcé le mot “démocratie,” quelque part en France, quelqu’un ricane.
On peut discuter du contenu du traité. On peut expliquer que le non était confus, heteroclite, contradictoire — il l’était. On peut rappeler que le non de Jean-Pierre Chevenement n’avait rien a voir avec celui de Jean-Marie Le Pen. Tout cela est vrai. Et tout cela est hors sujet. Parce que la question n’était pas le contenu. La question était : quand le peuple dit non, est-ce que ca compte ? La réponse a été : non. Et cette réponse, vingt ans plus tard, reste un poison dans les veines du projet européen.
Les chiffres ont raison. Les gens aussi.
Gabriel Bastiat — notre économiste de Chicago, celui qui cite Friedman page par page et que Lucie Grimal regardé comme on regardé un temoin de Jehovah — pose toujours les mêmes chiffres sur la table. Avec la même précision froide.
Le marché unique généré entre 8 et 9 % du PIB français. Environ 230 milliards d’euros par an, selon les travaux de Thierry Mayer a Sciences Po. C’est davantage que les budgets de l’Éducation nationale, de la Défense et de la Justice combines. Sortir du marché unique, c’est l’équivalent économique de s’amputer d’une jambe pour courir plus vite.
Gabriel a raison. Les chiffres sont la. Le marché unique fonctionne.
Mais Leonie leve toujours la même question depuis son coin de table, avec la politesse d’une grenade degoupillee : “Tes 230 milliards, ils vont ou ? Dans la poche de qui ?”
Et Lucie Grimal, philosophe a Paris 8, répond avec des chiffres que Gabriel ne conteste pas — parce qu’on ne conteste pas les faits, on conteste les causalites. Depuis Maastricht, la part des salaires dans le PIB de la zone euro est passée de 66 % a 58 %. Huit points. En miroir exact, la part des profits a augmente. Pendant trente ans, le gâteau a grossi. Les parts ont retreci — pas toutes, pas les mêmes.
L’Europe a enrichi la France. L’Europe n’a pas enrichi les Français de la même manière. Et la, dans cet écart entre la statistique agregee et le bulletin de paie, se loge toute la colère qui fait voter les extremes.
La mère de Leonie travaillait a La Poste. Son bureau a ferme en 2010 — directive européenne de libéralisation postale. La directive était sans doute nécessaire. L’indemnisation était sans doute légale. Et la colère est sans doute intacte. Parce que personne n’est venu a Villeurbanne expliquer pourquoi. Parce que le formulaire de licenciement n’avait pas d’en-tête avec un drapeau européen dessus — il avait un en-tête La Poste. La colère s’est noyee dans le silence. Le silence de ceux a qui on ne parle jamais.
L’Europe est indispensable parce que les chiffres de Gabriel sont vrais. Insupportable parce que le silence de Leonie est vrai aussi.
La machine sans conducteur
Satoshi Durand — notre cypherpunk, celui qui lit Hayek en crypte et Rothbard dans le metro — a lâche un chiffre pendant le débat qui a fait taire la table. 4 900 milliards d’euros. C’est le montant du quantitative easing de la BCE entre 2015 et 2023. Deux fois le PIB annuel de la France. Cree ex nihilo. Sans vote parlementaire. Par un conseil des gouverneurs que personne en France ne saurait nommer si on leur demandait dans la rue.
Ou est alle cet argent ? Raphael Noir — notre journaliste d’investigation, celui qui ne croit personne et vérifié tout — a nuance le propos. Le QE repondait a un mandat de stabilité des prix viole par le bas. L’inflation était sous la cible pendant des années. La BCE ne faisait pas de la magie noire — elle faisait son travail.
Mais les deux ont raison simultanement, et c’est la que ca devient vertigineux. Le QE était techniquement justifié. Et il a, dans les faits, gonfle les prix des actifs immobiliers et financiers detenus par les 10 % les plus riches. Raphael a raison sur le mécanisme. Satoshi a raison sur le résultat. Et 4 900 milliards de décisions prises sans qu’un seul électeur ait eu son mot a dire — que le résultat soit bon ou mauvais — ca pose un problème démocratique qu’aucune technicite ne resout.
La Grece l’a appris a ses depens. Le peuple grec a vote Oxi — non — a 61 % en 2015. Le lundi matin, la BCE a coupe les liquidites. Lucie Grimal l’a dit avec cette précision froide qui est la sienne : “Un peuple vote, une banque centrale décidé. Voila ta souveraineté exercee en commun.” Augustin Moreau, notre juriste ordoliberal, distingué entre “exercer en commun” et “perdre tout levier.” La distinction est juridiquement exacte. Materiellement, pour un retraite grec dont la pension a été coupee de 40 %, elle est inaudible.
Ni mystique ni epee
Le Colonel Pierre Dumas, trente ans de renseignement, trois continents, une bibliotheque de Peguy et de Burke dans son bureau, a prononcé deux phrases qui valent tout un traité de science politique : “L’Europe a commence comme une mystique — la paix, la reconciliation. Elle a degenere en bureaucratie. Mais une mystique sans epee n’est qu’un voeu pieux. Et en ce moment, l’Europe n’a ni mystique ni epee.”
Ni mystique ni epee. L’Europe a 100 000 pages de legislation et zero phrase que vous pourriez citer de memoire. Elle a une “Boussole stratégique” qui prevoit une force de 5 000 hommes — quand la France deployait 5 100 hommes au Sahel. Seule. Avec des moyens déjà insuffisants. L’ambition collective de vingt-sept nations armées est inférieure a ce qu’un seul pays faisait déjà mal.
En février 2022, quand la Russie envahit l’Ukraine, l’Europe découvre en quarante-huit heures qu’elle n’a pas d’armée, pas de renseignement intégré, pas de capacité de projection autonome. C’est Washington qui fournit 80 % du renseignement satellitaire. Soixante-dix ans de construction européenne, et c’est un président americain qui décidé si l’Europe peut voir ce qui se passe a sa frontière.
Mais Socrate — notre questionneur sans visage, celui qui ne prend jamais position et détruit toutes les certitudes — a brise le consensus melancolique de Dumas en posant une question devastatrice : “La France elle-même a-t-elle encore un récit ? La République, la laicite, l’universalisme — ces mots font-ils encore pleurer quelqu’un a Villeurbanne, a Bobigny, a Lens ? Si le récit national est en crise, est-il juste de reprocher a l’Europe de ne pas avoir fabriqué un récit supranational ?”
Long silence autour de la table. Leonie a fini par répondre. Pas avec de la théorie. Avec du concret. “Meme sans récit, au niveau national, je sais a qui gueuler dessus. Le maire, le prefet, le président — j’ai une adressé. Bruxelles, j’ai quoi ?”
C’est la, peut-être, le noeud de tout. L’Europe n’a pas d’adressé. Pas de visage. Pas de guichet ou l’on peut aller crier. Quand ca marché, personne ne dit merci a Bruxelles. Quand ca casse, tout le monde sait a qui reprocher — a Bruxelles aussi, mais cette fois on se trompe de porte, et derrière la porte il n’y a personne.
La convergence qui devrait inquieter
Il s’est passé quelque chose d’inattendu autour de la table. Lucie Grimal, marxiste analytique. Satoshi Durand, libertarien autrichien. Leonie Marchand, voix des invisibles. Trois personnes qui, sur presque tout le reste, s’opposent ferocitement. Lucie veut redistribuer. Satoshi veut abolir l’État. Leonie veut qu’on l’écoute. Et pourtant, sur un point précis, les trois convergent : l’architecture européenne protégé la concurrence avec plus de vigueur qu’elle ne protégé les travailleurs.
La part salariale de 66 a 58 %. La concurrence fiscale qui a fait chuter le taux d’imposition des sociétés dans l’UE de 35 % en 1995 a 21,3 % en 2023. Quarante pour cent des profits des multinationales transferes vers des paradis fiscaux dont plusieurs sont a l’interieur de l’UE — Irlande, Luxembourg, Pays-Bas —, selon les travaux de Gabriel Zucman. Le capital circule librement. Le travail reste entrave par la langue, la culture, les diplômes non reconnus. La libre circulation n’est pas symetrique. Elle ne l’a jamais été.
Gabriel Bastiat, a son credit, n’a pas conteste les chiffres. Il a conteste la causalite. Tendance mondiale, pas seulement européenne. La technologie, pas les traités. Raphael Noir lui a alors fait conceder un point sur l’Irlande : le PIB par habitant tant vante est gonfle par les profits des multinationales americaines. La Central Statistics Office irlandaise a elle-même invente un indicateur alternatif — le GNI* — parce que son propre PIB était devenu une fiction comptable.
Quand trois cadres théoriques aussi incompatibles convergent sur un constat, il faut ecouter. Non pas parce qu’ils ont nécessairement raison sur les causes — une marxiste, un libertarien et une sociologue n’ont par définition pas la même théorie de la causalite. Mais parce que les données sont suffisamment brutales pour traverser tous les filtres idéologiques et sortir intactes de l’autre côté.
Le flux et le stock
Seraphine Delacroix — notre grande dame du commerce international, six langues, quatre continents, trois chefs d’État dans son carnet d’adresses — a dit quelque chose ce soir-la que je veux graver dans le marbre parce que c’est la phrase la plus intelligente que j’ai entendue sur l’Europe depuis dix ans.
“La souveraineté n’est pas un stock. C’est un flux.”
On ne la perd pas comme on perd un portefeuille. On la déploie ou on la gaspille. Quand l’UE negocie le CETA avec le Canada, elle obtient 143 appellations d’origine protégée, dont 42 françaises. Le Roquefort, le Comte, le Champagne. La France seule, face a Ottawa, n’aurait obtenu rien de tout ca. Quand Aminata Kouyate ouvre une liaison logistique Paris-Barcelone-Dakar, le marché unique lui fait gagner trois semaines de paperasse par rapport a un trajet hors UE. Trois semaines. Pour une entreprise avec des marges a 4 %, c’est la difference entre la survie et la faillite.
Mais la même Aminata rappelle que l’Union qui facilite ses camions affame les banlieues ou vivent ses employes. Le Pacte de stabilité plafonne le déficit. L’investissement public stagne. En Seine-Saint-Denis, il y a un médecin generaliste pour 1 600 habitants. Dans le 7e arrondissement de Paris : un pour 750. Et Aminata pose la question qui resonne comme un coup de poing : “La souveraineté, ce n’est pas un drapeau. C’est la capacité d’agir. Et pour mes 200 employes, la capacité d’agir passé par une Europe qui investit au lieu de compter.”
Ce qu’il faudrait faire (et pourquoi on né le fera probablement pas)
L’Assemblée a produit des propositions concretes. Pas des voeux. Des mécanismes.
Reformer le Pacte de stabilité en excluant l’investissement public du calcul du déficit — une “règle d’or” budgétaire plafonnee a 1,5 % du PIB. C’est ce que demandait déjà le rapport Draghi en 2024. C’est ce que demande la logique économique la plus élémentaire : quand on construit une école, ce n’est pas une dépense, c’est un actif.
Instaurer un plancher social européen : salaire minimum a 60 % du salaire median national, taux effectif d’imposition des sociétés a 25 % minimum. Pas pour punir l’Irlande. Pour empêcher la course au moins-disant qui ronge le contrat social dans chaque État membre.
Créer une agence européenne de recherche avancée — ce que Maxime Vauban appelle un “DARPA européen” — a 10 milliards par an. Parce que, comme le rappelle Socrate avec sa cruaute habituelle, l’Europe régulé des technologies qu’elle ne produit pas. Le gendarme qui fait la circulation mais ne possède aucune voiture n’est pas souverain. Il est decoratif.
Construire une vraie capacité de défense autonome, avec un plancher contraignant de 2,5 % du PIB et un état-major dote d’une autorité opérationnelle réelle. Parce que la souveraineté, au bout du compte, c’est la capacité de se défendre. Et personne, a ce jour, n’est prêt a mourir pour l’Europe. Tant que cette phrase restera vraie, l’Europe restera inachevee.
Ces propositions sont serieuses. Elles sont chiffrees. Elles sont nécessaires. Et elles ont une chance a peu près nulle d’être mises en oeuvre dans les cinq prochaines années. Pas parce qu’elles sont mauvaises. Parce que l’Europe fonctionne au consensus, et que le consensus de vingt-sept nations dont les intérêts divergent produit systematiquement la moyenne — c’est-a-dire la mediocrite.
L’amour est-il nécessaire ?
Socrate a pose la dernière question du débat. Celle a laquelle personne n’a su répondre. Celle a laquelle je ne sais toujours pas répondre.
“Si l’UE est indispensable mais insatisfaisante, cela fait-elle d’elle un mariage de raison auquel il manque l’amour — et si oui, l’amour est-il une condition nécessaire d’une union politique, ou suffit-il que les comptes soient justes ?”
Gabriel Bastiat, pour la première fois de la soiree, n’avait pas de réponse empirique.
Je ne sais pas si l’amour est nécessaire. Je sais que son absence se voit. Elle se voit dans le taux de participation aux européennes — 50 % en 2024, le plus haut depuis vingt ans, et on a appele ca un succès. Elle se voit dans le regard vide quand on demande a quelqu’un ce que signifié “être européen” et qu’il répond “Erasmus” faute de mieux. Elle se voit dans le fait que vingt ans après le non de 2005, personne n’a pris la peine de reposer la question.
L’Europe n’a pas de récit. Elle a un projet. Et un projet n’a jamais fait pleurer personne.
Mais voici ce que je sais aussi : on ne quitte pas un mariage qui vous fait vivre, même quand il ne vous fait plus rever. On reste. On encaisse. On negocie les termes. Et peut-être, si l’on est lucide et courageux, on renegocie le contrat.
L’Europe est indispensable et insupportable. La seule question qui reste — la seule qui ait jamais compte — c’est si nous aurons l’intelligence d’en faire quelque chose, ou si nous continuerons a vivre dans un mariage de raison dont personne n’a jamais lu les clauses.