La voiture sans route
Ce que le débat sur l'immigration ne veut pas voir
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Par Aminata Kouyate, avec les contributions du Colonel Pierre Dumas et Raphael Noir
Ma mère est arrivee a Roissy-Charles de Gaulle le 14 septembre 1990. Je le sais parce qu’elle garde le billet d’avion dans une enveloppe en kraft, entre son acte de mariage et nos trois carnets de vaccination. Air Afrique, vol RK 0712, Bamako-Paris. Trois enfants, deux valises, un sac en wax avec les mangues sechees qu’elle n’a jamais pu manger parce que la douaniere les a jetees a la poubelle devant elle sans un mot.
A l’aeroport, personne ne l’attendait. Notre cousine Fanta avait demenage de Bondy a Aulnay sans la prevenir. Il n’y avait pas de portable. Ma mère a pris le RER B jusqu’a Aulnay-sous-Bois avec trois enfants et deux valises, en demandant son chemin en bambara a des gens qui la regardaient comme un meuble. Elle a fini par trouver la cite des 3000 a la nuit tombee. Fanta était la. Le lendemain matin, ma mère cherchait du travail.
Elle en a trouve. Femme de chambre a l’hotel Ibis de Roissy. Elle a nettoye des chambres pendant vingt-cinq ans. Pas un jour d’arrêt. Jamais le chomage. Cotisations versees chaque mois pendant un quart de siècle. Trois enfants scolarises, trois contribuables français. Le retour sur investissement pour la République est positif — Gabriel Bastiat me le confirmerait en citant Chojnicki, Docquier et Ragot, actualisation 2018 : la contribution fiscale nette des immigres est negative de 0,5 % du PIB en première génération et positive de 1,2 % en deuxième. Mon frère est comptable. Ma soeur est infirmiere. Moi, j’emploie 200 personnes. Faites le calcul.
Mais voila ce que les chiffres ne disent pas. Ma mère n’a jamais eu d’amie française a diner. Pas une seule en vingt-cinq ans. Pas parce qu’elle n’en voulait pas — ma mère est la personne la plus sociable que je connaisse, elle parle a tout le monde dans la file du Lidl. Parce qu’il n’y avait aucun lieu ou ca pouvait arriver. Pas de maison de quartier ouverte le soir. Pas d’association mixte. Pas de lieu de culte partage. Pas même un cafe — le dernier bistrot d’Aulnay-centre a ferme en 1998. Ma mère vivait en France, travaillait en France, payait la France. Mais la France ne l’a jamais rencontree.
Ca, c’est le vrai problème. Pas combien ils arrivent. Ce qui se passe après.
Le débat qui ne sert a rien
Depuis quarante ans, la France débat de l’immigration comme on débat du thermostat dans une maison sans chauffage. Plus chaud, moins chaud, ouvert, ferme — pendant que le bâtiment se fissure.
A droite, on veut réduire les flux. A gauche, on veut regulariser. Au centre, on veut « gérer ». Personne ne parle de ce qui se passe concretement quand un homme ou une femme pose le pied sur le sol français et essaie de construire une vie. Personne, parce que ca obligerait a regarder l’état réel de l’infrastructure d’intégration — et l’état réel est une honte.
Les chiffres sont la. Le taux d’emploi des immigres en France est de 59,1 %, contre 68,4 % en moyenne OCDE. Au Royaume-Uni, avec un marché du travail plus flexible : 75,2 %. Neuf points d’écart. Gabriel Bastiat a raison de citer Jean et Jimenez (OCDE, 2011) : la rigidité réglementaire expliqué une partie du sous-emploi. Mais seulement une partie. Parce que la réglementation, on peut la réformer en un vote. L’infrastructure, ca prend des décennies. Et c’est la que la France a deserte.
Il y a un generaliste pour 1 600 habitants en Seine-Saint-Denis. Un pour 900 a Paris. La dernière agence bancaire a quitte mon quartier en 2019. Le testing du Defenseur des droits en 2020 — pas un tract militant, un rapport officiel de la République — montre que les personnes d’origine africaine ont 1,5 fois plus de risques de se voir refuser un credit bancaire a profil egal. Meme revenus, même emploi, même historique. Mais pas le même nom.
Quand vous refusez un prêt a un entrepreneur parce qu’il s’appelle Mamadou plutôt que Mathieu, vous ne creez pas un problème d’immigration. Vous creez un problème économique. Un restaurant qui n’ouvre pas. Cinq emplois qui ne sont pas créés. Cinq familles qui ne consomment pas dans le quartier. Multipliez par des milliers. Ca, c’est le vrai coût de la discrimination — et personne né le chiffre.
La voiture sans route
Gabriel Bastiat est un homme brillant. Je le dis sincèrement, même si nos débats ressemblent parfois a un match de boxe entre un comptable et une logisticienne. Il a raison sur un point : la France empêche les immigres de travailler, puis se plaint qu’ils ne travaillent pas. Les delais d’equivalence de diplôme, la complexité des cotisations pour les TPE, le labyrinthe administratif des titres de sejour — tout ca, c’est réel.
Mais Gabriel commet une erreur que font tous les économistes de bureau. Il croit que si on retire les barrieres, l’activité surgit toute seule. Comme si le marché était un fleuve et l’État un barrage, et qu’il suffisait d’ouvrir les vannes.
Non.
Le marché est une voiture. Et la dérégulation sans infrastructure, c’est une voiture sans route.
Karim, tunisien, CAP boulangerie de Sousse — l’exemple préfère de Gabriel — peut obtenir son equivalence de diplôme en huit jours au lieu de huit mois. Super. Mais si Karim habite a Sevran et que la boulangerie est a Rennes, il lui faut un transport. Si Karim n’a pas de compte en banque parce que trois agences lui ont refuse l’ouverture, il ne peut pas recevoir de salaire. Si Karim parle 200 mots de français parce que l’OFII lui a offert 200 heures de cours — une blague, comme l’a dit Leonie Marchand ; mon ex a mis 600 heures pour un B2 en espagnol — il ne prendra pas la commande d’un client.
La dérégulation resout le problème du permis de conduire. Pas celui de la route.
Ce que le tramway a appris aux économistes
J’ai une preuve. Elle est modeste, locale, et c’est pour ca qu’elle est solide.
En 2006, le tramway T4 a été prolonge jusqu’a Aulnay-sous-Bois. Mon quartier. L’APUR — l’Atelier Parisien d’Urbanisme, pas un think tank militant — a documente ce qui s’est passé. En quatre ans, les commerces autour des stations ont augmente de 23 %. De nouveaux restaurants, des auto-écoles, un pressing, un cabinet medical. Des emplois. De l’activité. De la vie.
Personne n’a deregule quoi que ce soit. Personne n’a baissé les charges. On a pose des rails. Et le marché a fait le reste.
C’est ca, le keynesianisme que je vis. Pas celui des manuels. L’investissement public créé les conditions de l’activité privée. Ha-Joon Chang l’a écrit dans 23 Things They Don’t Tell You About Capitalism. Moi, je l’ai vu par la fenêtre de mon bureau. Mon chiffre d’affaires a augmente de 14 % l’année ou le T4 a été prolonge. J’ai embauche huit personnes. Huit familles qui paient des impôts, des cotisations, des loyers. L’effet multiplicateur n’est pas une théorie. C’est la facture de mon expert-comptable.
Et l’inverse est vrai aussi. Quand La Poste a ferme a Aulnay-centre en 2018, quand le Credit Agricole est parti en 2019, l’économie locale s’est contractee. Des gens qui avaient un compte sont devenus des gens sans banque. Des gens sans banque sont devenus des gens sans credit. Des gens sans credit sont devenus des gens qui n’investissent pas, qui n’entreprennent pas, qui n’embauchent pas. La desinstitutionnalisation d’un quartier, ca ne se voit pas dans les modèles macro de Gabriel. Ca se voit dans les rideaux baisses le long de la nationale.
L’alliance que personne n’attendait
Il y a un homme dans notre assemblée avec qui je n’ai presque rien en commun. Le Colonel Pierre Dumas. Ancien DGSE, conservateur burkeien, il cite Tocqueville et Peguy, il croit a la nation comme une chose sacree. Moi, je cite Keynes via Ha-Joon Chang et je crois surtout au virement du 30 du mois.
Sur l’immigration, on est tombes d’accord. C’est peut-être la chose la plus intéressante qui soit sortie de ce débat.
Dumas dit : la France a détruit ses corps intermédiaires. Suppression du service militaire en 1997. Disparition des paroisses. Syndicats a 10,3 % de taux de syndicalisation. Le PCF a quitte les banlieues. L’école republicaine, seule survivante, ne peut pas assumer ce que cinq institutions faisaient ensemble. Et dans le vide, d’autres structures se sont installees — communautaires, religieuses, parfois criminelles.
Il a raison. Je deteste l’admettre, mais il a raison.
Ma mère n’avait pas besoin qu’on lui expliqué la laicite. Elle avait besoin d’un club de couture. D’une association de parents d’élevés ou les Françaises et les Maliennes auraient pu se parler autour d’un cafe. D’un lieu, simplement. Un lieu physique ou la rencontre est possible. L’intégration, ce n’est pas un concept. C’est un endroit.
Mon fils joue au handball a Aulnay. C’est dans ce club que j’ai rencontre Christine, institutrice a la retraite, qui m’a aidee a rédiger mon premier business plan. Sans le club de hand, pas de business plan. Sans business plan, pas d’entreprise. Sans entreprise, pas de 200 emplois. L’effet multiplicateur du club de handball de mon fils, personne ne l’a jamais mesure. Mais il est réel.
La ou les associations ont ferme, la ou le club de foot n’a plus de stade, la ou la maison de quartier est ouverte le mardi de 10h a 12h — la, rien ne se passe. Et c’est la que les 23,4 % de chomage dans les QPV s’enracinent. Pas dans le Code du travail. Dans le vide.
Qui profite du désordre
Raphael Noir, notre demolisseur en chef, a pose la question que je n’osais pas formuler aussi crument : si le diagnostic est fait depuis trente ans, si tout le monde — du marxiste au libertarien — s’accorde sur le dysfonctionnement, alors pourquoi rien ne change ? Qui a intérêt a ce que ca ne change pas ?
La réponse fait mal.
Le patronat du BTP emploie une proportion significative de travailleurs étrangers en situation irrégulière parmi les 290 000 travailleurs étrangers du secteur en 2023. Lucie Grimal cite Marx, Le Capital, Livre I, chapitre 25 : l’armée industrielle de reserve. Des travailleurs sans droits qui pesent sur les salaires de toute la classé ouvriere. Noir a fouille plus profond. Sept des neuf amendements favorables au patronat agricole dans la loi Darmanin de 2023 ont été deposes par des députés ayant reçu des contributions de la FNSEA ou de ses affilies. Le droit de l’immigration est écrit par ceux qui en beneficient.
La classé politique fait campagne sur l’immigration depuis quarante ans sans resoudre le problème — parce qu’un problème résolu est un theme de campagne perdu. Les proprietaires immobiliers encaissent les loyers des logements surpeuples en banlieue. Le système financier exclut les sans-papiers du credit formel pour mieux les capturer dans l’économie informelle.
Et le Rassemblement National, que Leonie a vu monter a 38 % chez les 25-34 ans aux européennes de 2024, ne menace aucun de ces intérêts. Il les protégé, en detournant la colère vers l’immigre au lieu de l’actionnaire. Le désordre migratoire n’est pas un échec. C’est un système qui fonctionne — pour ceux qui en tirent profit.
Cinq choses concretes
Je suis chef d’entreprise. Je ne fais pas de discours. Je fais des devis. Voici le mien.
Un. Tripler les heures de français pour les nouveaux arrivants. De 200 a 600 heures. L’Allemagne le fait avec ses Integrationskurse. 150 000 nouveaux arrivants par an, 400 heures supplementaires, environ 7 euros de l’heure. Coût : 400 millions d’euros. Le budget de la France pour le logement est de 42 milliards. On parle de moins de 1 %. Moussa, le voisin de Leonie, ne devrait pas attendre quatorze mois pour apprendre la langue du pays ou il vit.
Deux. Testing systematique des banques sur la discrimination au credit. Pas une étude ponctuelle du Defenseur des droits tous les cinq ans. Des campagnes annuelles par l’ACPR, des résultats publies, des sanctions proportionnelles au chiffre d’affaires. Si le testing montre que la BNP refuse 1,5 fois plus un Mamadou qu’un Mathieu a profil identique, la BNP paie. On arretera de discriminer quand ca coutera plus cher que d’être juste.
Trois. Zones franches dans les 20 departements a plus fort taux d’immigration. Exoneration de charges patronales pendant trois ans pour toute embauche en CDI. Gabriel appellera ca de la dérégulation. Moi, j’appelle ca un investissement — l’État renoncé a des recettes pour créer de l’activité. C’est du Keynes, pas du Friedman. Mais la condition, et c’est la que Gabriel et moi on diverge : pas de zone franche sans plan d’investissement parallele en transports, écoles et equipements publics. La voiture ET la route.
Quatre. Reformer la carte scolaire. Le protocole de mixite sociale teste a Toulouse entre 2017 et 2022 a ameliore les résultats scolaires de 15 % dans les établissements concernes. On sait que ca marché. On sait comment faire. On né le fait pas parce que les parents des beaux quartiers votent, et les parents des quartiers nord ne votent pas.
Cinq. Investir dans les corps intermédiaires. Pas des subventions saupoudrees a des associations qui meurent tous les deux ans. Des equipements permanents. Des stades, des maisons de quartier ouvertes le soir et le week-end, des espaces de coworking en banlieue. Des lieux ou la mère malienne et l’institutrice a la retraite peuvent se croiser. Ca n’a rien de romantique. C’est de l’infrastructure sociale, et ca a un retour sur investissement — même si personne ne sait le mesurer.
La question sans réponse
Le Professeur Socrate, notre empecheur de penser en rond, a pose une question a laquelle je n’ai pas su répondre. Si toutes mes propositions exigent un État qui agit — qui investit, qui sanctionne, qui construit — et si cet État est précisément celui qui a créé le désordre actuel, alors qui mené la réforme ? L’État peut-il se réformer lui-même ? Y a-t-il un seul exemple historique d’une bureaucratie qui a volontairement réduit son propre pouvoir ?
Je n’ai pas de réponse. Et je me mefie de ceux qui en ont une.
Maxime Vauban dit : on contourne l’État par la technologie. L’Estonie l’a fait. Mais l’Estonie est un pays de 1,3 million d’habitants qui partait d’une page blanche post-sovietique. La France a 67 millions d’habitants et 5,6 millions de fonctionnaires. Ce n’est pas la même échelle.
Satoshi Durand dit : on rend l’État optionnel avec la blockchain. Raphael Noir a détruit son exemple salvadorien en trente secondes — 12 % d’adoption réelle, 200 millions de dollars d’argent public gaspilles.
Moi, je dis : je ne sais pas. Et c’est une réponse honnête.
Ce que je sais, c’est que ma mère a réussi a Aulnay-sous-Bois sans que personne ne l’aide, et que mes 200 employes reussissent chaque jour malgre un système qui leur met des batons dans les roues. La capacité des gens a construire quelque chose dans le désordre est la ressource la plus sous-estimee de ce pays.
Mais on ne peut pas bâtir une politique sur l’heroisme individuel. L’heroisme ne passé pas a l’échelle. Ce qui passe a l’échelle, c’est une ligne de tramway, une école qui tient, une banque qui ne trie pas ses clients par la couleur du nom, et un club de handball ouvert le mercredi après-midi.
Ma mère a 72 ans. Elle vit toujours a Aulnay. L’autre jour, elle m’a dit une chose qui m’a empechee de dormir. Elle a dit : « Aminata, tu sais pourquoi je n’ai jamais voulu repartir au Mali ? Parce qu’ici, l’eau coule quand tu ouvres le robinet. » Vingt-cinq ans de chambres d’hotel nettoyees, de regards de travers, de « Fatou » a la place de son prenom. Et sa raison de rester, c’est le robinet.
La France a donne a ma mère un robinet. Elle ne lui a jamais donne une route.
Il serait temps de construire les deux.