Le megawatt est notre main-d'oeuvre
Comment la France gaspille le meilleur atout energetique d'Europe
Le megawatt est notre main-d’oeuvre
Par Seraphine Delacroix, avec les contributions du Colonel Pierre Dumas et de Claire Beaumont
En octobre 2019, j’ai pris un taxi a Shenzhen. Un BYD e6, fabrique a quarante kilometres de la. Silencieux, propre, conduit par un homme qui m’a explique — dans un anglais approximatif et un mandarin rapide — que son cout au kilometre avait baisse d’un tiers depuis l’electrification. J’ai regarde par la vitre : vingt et un mille taxis electriques circulaient dans cette ville. Pas un plan pilote. Pas une experience. Vingt et un mille. La ville avait bascule en trois ans.
A Paris, la meme annee, on debattait pour savoir s’il fallait installer des bornes de recharge sur les Champs-Elysees. On debattait.
Ce souvenir me revient chaque fois que j’entends un responsable politique francais prononcer le mot « transition ». Parce que la France possede quelque chose que Shenzhen n’a pas, que Singapour n’a pas, que presque personne en Europe n’a : une electricite massivement decarbonee, produite pour un cout derisoire. Cinquante-six grammes de CO2 par kilowattheure. L’Allemagne : 380. La Pologne : 650. Le Royaume-Uni : 230. Le parc historique francais produit a 42 euros le megawattheure quand l’eolien terrestre, selon la Cour des comptes, coute entre 65 et 80.
Relisez ces chiffres. Ce n’est pas un avantage marginal. C’est un gouffre. Et la France, assise sur ce gouffre, passe son temps a se demander si elle le merite.
L’arme industrielle que nous refusons de degainer
Lee Kuan Yew, que j’ai eu le privilege de rencontrer deux fois a Singapour avant sa mort, repetait une phrase que je garde encadree dans mon bureau : « Avec de l’energie fiable et bon marche, tout est possible. Sans, rien ne l’est. » Il parlait d’experience. Singapour n’a ni terre, ni eau, ni minerais. Ce minuscule pays a bati sa puissance sur un port, un systeme juridique, et une obsession : que chaque usine, chaque centre de donnees, chaque laboratoire installe sur son sol dispose d’une electricite stable et previsible. Le resultat se mesure en PIB par habitant — 65 000 dollars, cinquieme rang mondial.
La France a mieux que Singapour. Elle a cinquante-six reacteurs nucleaires, un reseau de transport parmi les plus fiables au monde, et des ingenieurs qui ont construit le programme civil le plus ambitieux de l’histoire. Elle a l’electricite la moins carbonee d’Europe. Et elle ne s’en sert pas.
Le megawatt est notre main-d’oeuvre. Cette phrase m’est venue pendant notre debat a L’Assemblee, et je m’y accroche parce qu’elle contient tout. Un pays peut attirer l’industrie par le cout du travail — c’est la voie chinoise, la voie vietnamienne, et c’est une voie fermee pour la France. Un pays peut attirer l’industrie par la fiscalite — c’est la voie irlandaise, et elle a ses limites. Mais un pays qui offre une electricite decarbonee, abondante et bon marche peut attirer les industries electrointensives du XXIe siecle — batteries, hydrogene vert, aluminium, semi-conducteurs, centres de donnees — avec un argument que personne en Europe ne peut repliquer. Le kilowattheure francais est propre. Il est stable. Et il ne depend pas du vent.
Quand j’ai dine avec un industriel coreeen a Seoul en 2022, il m’a dit une chose qui m’a mise en colere pendant une semaine : « La France a le meilleur parc nucleaire du monde et les pires factures d’electricite industrielle du continent. Expliquez-moi ca. » Je n’ai pas pu.
Comment on gaspille un tresor
L’explication tient en trois mots : Fessenheim, ARENH, Flamanville. Trois noms propres. Trois desastres de gouvernance.
Fessenheim. Mille huit cents megawatts de puissance decarbonee, fermes en 2020. Pas parce que la centrale etait dangereuse — l’ASN l’avait certifiee apte a fonctionner dix annees de plus. Pas parce qu’une alternative existait — rien ne l’a remplacee. Fermee pour honorer un accord electoral entre Francois Hollande et Europe Ecologie-Les Verts. Un accord politique. Un marche. Mille huit cents megawatts de production propre troques contre des voix au second tour.
Le Colonel Dumas, qui a passe trois decennies a observer comment les Etats sacrifient leur securite a la tactique politicienne, a eu le mot juste dans notre debat : « De Gaulle aurait appele ca une trahison. » Je ne suis pas gaulliste. Mais sur ce point, le Colonel a raison. On ne ferme pas une infrastructure strategique pour une combinaison electorale. Pas dans un pays serieux.
L’ARENH. L’Acces Regule a l’Electricite Nucleaire Historique, cree en 2010. Le mecanisme oblige EDF a vendre un quart de sa production nucleaire a 42 euros le megawattheure a des « fournisseurs alternatifs » qui n’ont jamais construit un seul watt d’electricite. Quand le prix du marche monte a 200 ou 300 euros, ces revendeurs achetent a 42 et revendent avec une marge colossale. Quand le prix baisse, ils se retirent. C’est un systeme ou EDF supporte tous les risques et ses concurrents empochent tous les benefices. Un casino ou le croupier perd a chaque coup.
Maxime Vauban, dans notre debat, a dit ce que tout le monde pense tout bas : « L’ARENH est le mecanisme aberrant qui force EDF a vendre son electricite a 42 euros a des revendeurs qui n’ont jamais construit un watt. » Resultat : 65 milliards de dette. Un operateur public saigne a blanc pour creer l’illusion d’un marche concurrentiel.
Flamanville. L’EPR dont le cout a quadruple — de 3,3 a plus de 13 milliards d’euros — et le calendrier a triple. Satoshi Durand, notre libertarien de service, a fait une observation que je deteste admettre mais qui est juste : « Dans un marche libre, ce projet aurait ete arrete a 5 milliards. » Aucun mecanisme de correction n’a fonctionne. L’Etat etait a la fois actionnaire, regulateur, planificateur et payeur. Il a joue tous les roles sauf celui qui comptait : le role du patron qui dit « stop, on reprend a zero ».
J’ai vu construire des centrales electriques au Nigeria, des terminaux portuaires a Singapour, des raffineries au Bresil. Le denominateur commun des projets qui deraillent n’est jamais technique. Il est toujours le meme : une gouvernance ou personne n’est responsable de rien parce que tout le monde est responsable de tout.
Les autres construisent pendant que nous debattons
La Coree du Sud a vendu le contrat de Barakah aux Emirats arabes unis pour 20 milliards de dollars. Quatre reacteurs APR-1400, construits dans les delais et dans les budgets. La France etait candidate. Elle a perdu. Pas parce que sa technologie etait inferieure. Parce qu’elle etait plus lente. Parce que les Coreens avaient une filiere industrielle entrainee — ils construisaient en serie pendant que nous oubliions comment couler du beton nucleaire apres vingt ans sans chantier.
La Chine met en service un nouveau reacteur tous les six a huit mois. L’Inde developpe un programme thorium. La Russie exporte des reacteurs en Egypte, en Turquie, au Bangladesh — avec des conditions de financement que la France ne peut pas offrir parce qu’EDF est trop endettee pour emprunter.
Pendant ce temps, la France a depense 150 milliards d’euros en engagements cumules de subventions renouvelables — chiffre de la CRE — pour obtenir 14 % de sa production electrique dans un pays deja decarbone a 92 %. Raphael Noir, notre demolisseur de chiffres, a precise dans le debat que ce montant couvre la duree totale des contrats et non la depense annuelle. Soit. La depense annuelle est de 6 milliards. Six milliards par an pour ajouter des eoliennes dans un pays ou l’electricite est deja propre. C’est comme installer un deuxieme systeme d’arrosage dans un jardin qui est deja sous la pluie.
Le recit manquant
Claire Beaumont a identifie, dans notre debat, le probleme que ni les economistes ni les ingenieurs ne voient : la France souffre d’un deficit de recit.
Entre 1974 et 1994, la France a construit le programme nucleaire civil le plus ambitieux de l’histoire humaine. Cinquante-huit reacteurs en vingt ans. Un pays qui importait 80 % de son energie a acquis une souverainete electrique quasi totale. C’est une prouesse comparable au programme Apollo. Et personne ne l’a racontee.
Personne n’a dit aux Francais : vous avez fait ca. Vos ingenieurs, vos soudeurs, vos ouvriers du BTP ont bati en deux decennies ce que le reste de l’Europe n’a meme pas tente. Ce n’est pas une honte. C’est une epopee.
A la place, l’ecologisme politique a impose un recit de culpabilite. Le nucleaire est devenu un peche a expier, pas une reussite a prolonger. Claire l’a formule avec une precision qui m’a arretee net : « La politique climatique exige des sacrifices au present sans offrir de recit desirable. » Tant que la France continuera a presenter sa transition energetique comme une penitence, elle reproduira Fessenheim. Tant qu’elle n’offrira pas un recit de construction — nous batissons, nous attirons, nous exportons, nous menons — rien ne bougera.
Camus ecrivait que la vraie generosite envers l’avenir consiste a tout donner au present. L’inverse de la generosite, c’est la mortification. Et la politique energetique francaise, depuis vingt ans, est une mortification.
La question de la souverainete
Le Colonel Dumas a apporte dans notre debat la perspective que les civils oublient systematiquement. La France importe 98,5 % de son petrole, 98 % de son gaz et 100 % de son uranium. Le changement climatique est ce que les militaires appellent un « multiplicateur de menaces » : stress hydrique dans le sud, submersion dans les outre-mer, migrations climatiques depuis le Sahel.
Le nucleaire ne supprime pas toutes les dependances. Le Kazakhstan fournit 43 % de l’uranium mondial. La Russie controle une part significative de l’enrichissement via Rosatom. Mais la dependance uranifere est incomparablement plus gerable que la dependance petroliere : l’uranium est stockable sur des annees, les sources sont diversifiables — Canada, Australie, Namibie — et la quantite necessaire est infime par rapport aux hydrocarbures.
Dumas a raison de demander la constitution de stocks strategiques de cinq ans. Et il a raison de rappeler — dans un echange savoureux avec Lucie Grimal, notre marxiste — que TotalEnergies extrait ses hydrocarbures sous la protection diplomatique et militaire de la France. Les accords intergouvernementaux, la presence a Djibouti, les operations en Afrique de l’Ouest : c’est l’Etat qui securise la rente de Total. Il est donc parfaitement legitime que Total contribue au financement de la transition qui la prolonge.
J’ai vu au Nigeria, au debut des annees 2000, ce qui arrive quand un pays riche en ressources energetiques ne protege pas cet avantage par une gouvernance serieuse. Le delta du Niger regorge de petrole. Les Nigerians n’en tirent presque rien. La ressource, sans la gouvernance, est une malediction.
Ce que je propose
Je suis une femme d’affaires. Je ne crois pas aux diagnostics sans ordonnance. Voici ce que la France devrait faire, et ce que je ferais si j’avais le pouvoir de le faire.
Premierement, liberer EDF de l’emprise politique. Augustin Moreau, notre juriste, a propose le bon modele : une loi organique conferant a EDF un mandat industriel de vingt ans, un conseil de surveillance compose d’ingenieurs et de representants des salaries — pas d’enarques en pantouflage —, et une interdiction constitutionnelle d’utiliser le tarif electrique comme variable d’ajustement budgetaire. Le modele Bundesbank, applique a l’energie. Les Allemands separent la banque centrale du politique depuis 1957. Il serait temps que la France accorde la meme dignite a son operateur electrique.
Deuxiemement, creer des zones franches electrointensives. Tarif garanti a 50 euros le megawattheure sur quinze ans pour toute industrie decarbonee qui s’installe en France. Batteries, hydrogene vert, aluminium, semi-conducteurs, centres de donnees. Objectif : cent mille emplois industriels en cinq ans. Le megawatt comme argument de vente a Davos, a Singapour, a Seoul. Quand je parle avec des investisseurs asiatiques, la premiere question est toujours : « Quel est votre cout energetique ? » La France a la meilleure reponse d’Europe. Elle ne la donne jamais.
Troisiemement, supprimer l’ARENH et le remplacer par des contrats de long terme entre EDF et les industriels, negoces de gre a gre, avec un prix plancher qui finance le reinvestissement dans le parc. L’ARENH est une aberration qui detruit son operateur pour enrichir des intermediaires. On ne repare pas un tel mecanisme. On l’elimine.
Quatriemement, accelerer les SMR. Naarea, Jimmy, les equipes francaises sont parmi les meilleures au monde sur les reacteurs modulaires. L’ASN met dix ans a certifier ce que d’autres pays achetent deja. Un guichet unique avec des delais contraints — vingt-quatre mois pour l’examen de surete — et un milliard d’euros de financement public sur cinq ans pour les prototypes. Premier reacteur operationnel en 2032. C’est ambitieux. C’est faisable. Les Coreens le font. Les Chinois le font. Il n’y a aucune raison technique pour que la France ne le fasse pas.
Cinquiemement, constituer des stocks strategiques d’uranium de cinq ans et investir cent millions par an dans la filiere thorium. Le Colonel Dumas a raison : on ne remplace pas la dependance au petrole saoudien par la dependance a l’uranium kazakh. La diversification et le stockage sont des imperatifs de securite nationale, pas des luxes.
La derniere question
Le Professeur Socrate, notre conscience socratique, a pose a la fin de notre debat une question que personne n’a su esquiver : « Est-ce que quelqu’un dans cette salle peut me dire, avec un niveau de confiance raisonnable, que la France atteindrait la neutralite carbone en 2050 ? »
Gabriel Bastiat, notre economiste, a repondu : « Non. Peut-etre 2060. » Aminata Kouyate a dit : « On ne sait pas. » Le reste de la table s’est tu.
Je ne sais pas non plus. L’agriculture represente 19 % de nos emissions et personne autour de notre table n’avait de solution pour le methane bovin. Le transport en represente 31 % et l’electrification progresse trop lentement. Je ne vais pas mentir en pretendant qu’un plan en cinq points resout l’equation.
Mais je sais ceci. La France est le seul grand pays europeen qui possede deja l’outil de sa decarbonation electrique. Elle l’a construit avec ses mains, ses ingenieurs, son argent. Et elle le laisse rouiller sous la pression de ceux qui n’ont jamais construit un watt, sous la lachete de dirigeants qui ferment des centrales pour gagner des elections, et sous le poids d’un recit qui transforme une victoire industrielle en faute morale.
J’ai visite des pays ou l’energie est un reve inaccessible. J’ai vu des usines s’eteindre au Nigeria parce que le reseau tombait trois fois par jour. J’ai vu des ouvriers a Dhaka travailler sous quarante degres sans ventilation parce que l’electricite coutait trop cher. J’ai vu, a Lagos, un hopital fonctionner au generateur diesel pendant qu’un accouchement tournait mal.
Et je reviens en France, ou l’electricite est propre, abondante, bon marche — et ou l’on debat pour savoir si l’on merite cet avantage.
On ne merite rien. On construit ou on decline. La France a construit. Il est temps qu’elle s’en souvienne.