Ce que vous payez et ce que vous ne voyez pas
Comment le marché européen de l'électricité fait payer aux Français le prix du gaz allemand
Read in English →Ce que vous payez et ce que vous ne voyez pas
Par Gabriel Bastiat, avec les contributions de Raphaël Noir, Augustin Moreau et Maxime Vauban
En 2023, le parc nucléaire français a produit de l’électricité à un coût complet de 60 à 70 euros le mégawattheure. La même année, les consommateurs français ont payé un prix de marché qui a atteint 275 euros le mégawattheure en pointe. L’État a déboursé 40 milliards d’euros de bouclier tarifaire pour atténuer l’écart.
Trois chiffres. Lisez-les lentement. Un pays produit son électricité pour 60 euros. Il la vend à ses citoyens pour 275. Et il emprunté 40 milliards pour que personne ne s’en aperçoive.
Mon arrière-homonyme Frédéric Bastiat — mes parents étaient économistes, oui, et non, ils n’avaient aucun humour — a formulé en 1850 la distinction la plus utile de toute l’histoire de la pensée économique : entre ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce qu’on voit : la facture d’électricité. Ce qu’on ne voit pas : le système qui la fabriqué. Et c’est dans l’invisible que se joue le hold-up.
Ce qu’on voit
Tout le monde sait que les prix ont augmenté. +25 % sur les tarifs réglementés entre 2022 et 2024. Les pages économie de tous les journaux. Les manifestations. Les boulangers qui affichent leur facture EDF sur la devanture. Marine Le Pen qui promet de baisser la TVA sur l’énergie. Jean-Luc Mélenchon qui promet de nationaliser tout ce qui produit un watt.
Ce qu’on voit, c’est la colère. Elle est légitime. Mais elle se trompe de cible.
Les Français sont furieux contre EDF, contre « le marché », contre « Bruxelles ». Ils ont tort sur les deux premiers et à moitié raison sur le troisième. Le problème n’est pas qu’il existe un marché de l’électricité. Le problème est que ce marché a été conçu pour résoudre le problème de l’Allemagne, pas celui de la France. Et la France a accepté.
Le premier invisible : le merit order, ou comment payer le gaz bavarois depuis Rennes
Imaginez un boulanger à Rennes. Il fait son pain avec de la farine locale, produite à cinquante kilomètres, à un coût de 0,30 euro le kilo. Mais le règlement européen du marché de la farine stipule que le prix de toute la farine vendue en Europe est fixé par le dernier kilo de farine nécessaire pour satisfaire la demande — et ce dernier kilo, c’est de la farine de quinoa bio importée du Pérou à 4 euros le kilo. Notre boulanger rennais paie donc sa farine locale 4 euros. Son fournisseur empoche la différence. Ses clients paient leur baguette trois fois plus cher. Et un bureaucrate à Bruxelles lui expliqué que c’est le prix de l’intégration des marchés.
Vous trouvez cet exemple absurde. C’est exactement le fonctionnement du marché européen de l’électricité.
Le système s’appelle le merit order. Les centrales sont appelées par ordre croissant de coût marginal : d’abord le nucléaire et le renouvelable (coût marginal quasi nul), puis le charbon, puis le gaz. Le prix de marché est fixé par la dernière centrale appelée pour équilibrer l’offre et la demande. En Europe, cette dernière centrale est presque toujours une centrale à gaz. Le prix du gaz fixe donc le prix de l’électricité pour tout le continent.
La France produit 70 % de son électricité avec du nucléaire. Coût complet : 60 à 70 euros le mégawattheure — Raphaël a vérifié les chiffres de la Cour des comptes de 2024, et non, ce n’est pas 42 euros comme le répète EDF dans ses communiqués, c’est le coût complet incluant démantèlement et gestion des déchets. Soit. 60 à 70 euros. L’Allemagne produit 27 % de son électricité avec du gaz, à un coût de 150 à 250 euros le mégawattheure selon les cours du TTF néerlandais.
Devinez qui fixe le prix pour les deux pays.
L’Allemagne a fermé ses centrales nucléaires en 2023. C’est son choix souverain. Elle a choisi de dépendre du gaz russe, puis, après février 2022, du GNL américain et qatari. C’est son affaire. Ce qui n’est pas son affaire, c’est d’imposer le prix de cette dépendance à 450 millions d’Européens via une architecture de marché qui transforme le choix le plus coûteux en prix de référence continental.
Milton Friedman, dans Capitalism and Freedom, chapitre 2, distingué les règles du jeu et les résultats du jeu. Les règles du marché européen de l’électricité ne sont pas neutres. Elles ont été dessinées pour un continent où chaque pays dépend du même combustible marginal. Ce n’est pas le cas de la France. Le merit order est une règle du jeu conçue pour un jeu auquel la France ne joue pas — et elle paie quand même.
Le deuxième invisible : l’ARENH, ou le parasitisme réglementaire
En 2010, la France a créé l’Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique. Le principe : obliger EDF à vendre un quart de sa production nucléaire à 42 euros le mégawattheure à des « fournisseurs alternatifs ».
Gary Becker, Prix Nobel 1992, a démontré dans The Theory of Regulatory Capture que les régulations supposées protéger le consommateur finissent systématiquement par protéger des groupes d’intérêt organisés aux dépens d’un public diffus. L’ARENH est un cas d’école — il pourrait figurer dans un manuel, chapitre « Comment détruire un champion industriel en dix ans ».
Les « fournisseurs alternatifs » qui bénéficient de l’ARENH n’ont jamais construit une centrale. N’ont jamais investi un centime dans la production. N’ont jamais géré un gramme de déchet nucléaire. Ils achètent à 42, revendent au prix de marché — 200, 250, 275 euros en 2022 — et empochent la marge. Quand le prix de marché tombe sous 42 euros, ils se retirent. Aucun risque. Aucun investissement. Aucune valeur ajoutée. Claire Beaumont a trouvé le mot juste lors de notre débat : intermédiation parasitaire.
Le résultat comptable est implacable. EDF a accumulé 64,5 milliards d’euros de dette. En 2023, l’État a racheté les parts restantes d’EDF pour 9,7 milliards. L’opération a été présentée comme une « renationalisation ». Appelons-la par son nom : le contribuable a payé une première fois via l’ARENH — en subventionnant des intermédiaires qui ont capté la rente nucléaire — puis une deuxième fois via le rachat d’un opérateur saigné à blanc.
L’ARENH expire fin 2025. Mais le mécanisme de remplacement proposé par la CRE reproduit la même logique : un prix régulé qui empêche EDF de capitaliser sur son avantage compétitif. On change l’étiquette. La bouteille contient le même poison.
Le troisième invisible : 45 milliards pour décarboner ce qui l’est déjà
La France est décarbonée à 92 % dans sa production électrique. Cinquante-six grammes de CO2 par kilowattheure. L’Allemagne : 380 grammes. La Pologne : 650.
Malgré cela, la France a engagé plus de 45 milliards d’euros en subventions cumulées aux énergies renouvelables via la Contribution au Service Public de l’Électricité. La CSPE représente 22,50 euros par mégawattheure sur votre facture — vous né le voyez pas, c’est noyé dans les « taxes et contributions ». Des contrats d’achat signés entre 2006 et 2014 garantissaient entre 82 et 130 euros le mégawattheure pour le solaire photovoltaïque, sur vingt ans. Cent trente euros pour du solaire dans un pays qui est couvert de nuages six mois par an et qui produit déjà une électricité quasiment sans carbone.
Maxime Vauban a posé la question qui résume tout : pourquoi la France finance-t-elle la transition énergétique de l’Allemagne sur sa propre facture ?
La réponse est dans les directives européennes. Le paquet Énergie-Climat imposé des objectifs de part renouvelable dans le mix électrique. Pas des objectifs de décarbonation — des objectifs de renouvelable. La distinction est capitale. Un pays nucléarisé à 70 % est déjà décarboné. Mais il n’est pas « renouvelable » au sens de la directive. Il doit donc dépenser des dizaines de milliards pour ajouter des éoliennes et des panneaux solaires dans un réseau qui n’en a pas besoin — pour atteindre un objectif qui ne mesure pas ce qu’il prétend mesurer.
C’est Bastiat père, Sophismes économiques, première série : confondre le moyen et la fin. La fin est la décarbonation. Le moyen choisi est le renouvelable. La France a atteint la fin par un autre moyen. Et on lui demande quand même d’utiliser le moyen prescrit. C’est comme obliger un médecin dont le patient est guéri à lui administrer le traitement prévu parce que le protocole l’exige.
L’invisible le plus profond : le pacte de désarmement énergétique
Augustin Moreau a formulé, lors de notre débat, une hypothèse que je n’avais jamais entendue ailleurs et qui m’a fait l’effet d’un coup de poing.
Le marché unique européen de l’électricité n’est pas un accident de design. C’est un pacte politique. La France a accepté d’aligner le prix de son électricité sur le coût marginal européen — c’est-à-dire d’abandonner son avantage nucléaire — en échange de l’accès au marché unique pour ses entreprises, ses services financiers, son agriculture. Un désarmement énergétique volontaire, consenti dans les années 1990 et 2000, dans les couloirs de la Commission, jamais débattu à l’Assemblée nationale, jamais soumis aux Français.
Si Moreau a raison — et les travaux préparatoires de la directive 96/92/CE qu’il cite suggèrent qu’il a raison —, alors le merit order n’est pas un défaut technique. C’est le prix que la France paie pour être européenne. Un transfert permanent de richesse des consommateurs français vers les producteurs marginaux du continent, déguisé en mécanisme de marché.
Friedman écrivait (Free to Choose, p. 38) qu’il n’existe pas de repas gratuit. Il avait raison. Mais il écrivait aussi que les citoyens ont le droit de savoir qui paie le repas de qui. Les Français paient le repas énergétique de l’Europe. Ils né le savent pas. Personne né le leur a dit. Et chaque fois qu’un économiste ou un politique le dit, on lui répond que « remettre en cause le marché unique serait catastrophique ».
Peut-être. Mais le contraire aussi mérite d’être examiné : un marché unique qui punit le pays le plus vertueux est-il viable à long terme ?
Ce qu’il faut faire
Je suis économiste. Les diagnostics sans prescription ne m’intéressent pas. Voici quatre mesures. Aucune n’est facile. Toutes sont nécessaires.
Un. Instaurer un Contrat pour Différence sur le nucléaire français à 65 euros le mégawattheure — le coût réel complet. Quand le prix de marché dépasse 65 euros, EDF reverse la différence à l’État. Quand il est inférieur, l’État compense. Le consommateur français paie le coût réel de son électricité. Ni le prix du gaz bavarois, ni un tarif artificiellement bas financé par la dette. Le prix vrai.
Deux. Mettre fin à tout mécanisme de type ARENH. Si des fournisseurs alternatifs veulent exister, qu’ils investissent dans la production. Pas un euro de rente nucléaire à ceux qui n’ont rien construit. Le marché de l’électricité français doit récompenser les producteurs, pas les intermédiaires.
Trois. Négocier un marché dual à Bruxelles. La France reste intégrée au marché européen pour les échanges transfrontaliers et l’équilibrage. Mais le prix domestique est découplé du merit order continental et fixé par le coût de production national. L’Espagne et le Portugal ont obtenu une exception ibérique en 2022 — le mécanisme a plafonné le prix du gaz dans la formation des prix électriques. La France peut obtenir l’équivalent. Si elle le demande.
Quatre. Réorienter les subventions renouvelables vers le stockage et la flexibilité. La France n’a pas besoin de plus de mégawatts intermittents. Elle a besoin de batteries, de STEP, d’hydrogène. Chaque euro dépensé en éoliennes dans un pays nucléarisé à 70 % est un euro qui ne financé pas le problème réel : la gestion des pointes et l’électrification des transports.
Je sais ce qu’on me répondra. Socrate nous l’a demandé lors du débat, et la question mérite d’être posée honnêtement : si la France découple son prix domestique du marché européen, que devient le marché unique de l’énergie ? Je n’ai pas de réponse complète. Peut-être que le marché unique de l’énergie, tel qu’il est conçu, ne mérite pas de survivre dans sa forme actuelle. Peut-être qu’un marché qui transfère systématiquement les coûts des choix allemands vers les consommateurs français n’est pas un marché — c’est un tribut.
Mais je concède que la question est ouverte. Un économiste honnête ne prétend pas que le découplage serait sans conséquences. Il prétend que le couplage actuel a des conséquences qu’on refuse de compter.
Revenons à notre boulanger rennais. Il se lève à quatre heures du matin. Il allume son four. Le compteur tourne. Il produit trois cents baguettes. Il paie son électricité au prix du gaz liquéfié déchargé à Rotterdam, acheminé en Bavière, brûlé dans une turbine Siemens, pour compenser la fermeture de centrales nucléaires décidée par un parlement dans lequel il n’a aucun représentant.
Son four tourne à l’électricité nucléaire française. Produite à soixante kilomètres. Par une centrale amortie. Pour un coût réel de 60 à 70 euros le mégawattheure.
Il paie 275.
Frédéric Bastiat a publié Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas en juillet 1850. Il est mort cinq mois plus tard, à quarante-neuf ans, trop tôt pour voir la postérité de sa distinction. Cent soixante-seize ans plus tard, son principe n’a pas pris une ride. Ce qu’on voit, c’est la facture. Ce qu’on ne voit pas, c’est le système qui l’a fabriquée — le merit order qui aligne le vertueux sur le dispendieux, l’ARENH qui récompense le parasite, les subventions qui financent l’inutile, le pacte politique qui a transformé un avantage compétitif en charité continentale.
Le boulanger ne voit rien de tout cela. Il voit un chiffre en bas de sa facture. Et il se demande pourquoi il se lève à quatre heures du matin.