La porte murée : ce que l'école fait aux enfants qu'elle prétend sauver
Quand la République dépense 64 milliards pour reproduire ses inégalités
La porte murée : ce que l’école fait aux enfants qu’elle prétend sauver
Par Aminata Kouyaté, avec les contributions de Lucie Grimal et Léonie Marchand
En 1998, ma mère m’a emmenée à la réunion de rentrée du collège Jean-Moulin, à Aulnay-sous-Bois. Elle portait son plus beau boubou. Elle s’est assise au premier rang. Elle ne comprenait pas tout ce que disait la principale, mais elle hochait la tête avec une gravité que je n’ai jamais oubliée. À la fin, elle a serré la main de chaque professeur. En sortant, elle m’a dit en bambara : « Tu vois, ici, c’est sacré. »
Six semaines plus tard, le prof de maths a été remplacé par un contractuel qui est resté trois semaines. Puis plus personne. Pendant deux mois, on avait une heure de permanence au lieu de maths. Ma mère ne l’a jamais su. Personne ne l’a prévenue.
Vingt-huit ans plus tard, je dirige une entreprise de logistique de 200 salariés. J’ai traversé la porte. Ma mère avait raison : l’école est la porte. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que la porte n’est pas au même endroit selon que vous habitez Aulnay ou Neuilly. Et que parfois, du côté d’Aulnay, quelqu’un a muré l’entrée.
64 milliards pour reculer
Commençons par les chiffres, puisque c’est la langue que le pouvoir comprend.
La France dépense 64 milliards d’euros par an pour son Éducation nationale. Premier budget de l’État. 7 900 euros par élève. En hausse constante : +34 % en euros constants depuis 2000. Ce n’est pas un problème de moyens globaux. C’est un problème de ce qu’on en fait.
Résultat : 26e place PISA en mathématiques. 27 % des élèves ne maîtrisent pas les compétences de base en lecture à l’entrée en sixième. 90 000 décrocheurs par an. 4 000 postes non pourvus aux concours d’enseignement en 2023. Vingt-huit réformes en quarante ans, une seule constante — les résultats baissent.
Si mon entreprise dépensait 34 % de plus chaque décennie pour produire un résultat qui se dégrade, mon banquier me couperait les vivres. L’Éducation nationale, elle, obtient un rallonge budgétaire et un nouveau ministre.
Léonie Marchand, qui a 24 ans et une licence de sociologie dont elle dit qu’elle lui sert surtout à comprendre pourquoi elle est au chômage, résume la chose mieux que n’importe quel rapport : « Le bac à 96 % de réussite, c’est plus un diplôme, c’est un certificat de présence. » Elle a un pote plombier qui a quitté le lycée en seconde. Il gagne mieux sa vie qu’elle. L’école lui a menti pendant quinze ans. Elle n’est pas la seule.
La République des codes postaux
Voici un fait que la République n’aime pas entendre : en France, la dépense publique par élève en zone d’éducation prioritaire est inférieure de 17 % à celle des établissements favorisés. Malgré les primes REP. Malgré les discours. Malgré l’affichage.
Relisez. L’État dépense moins pour ceux qui ont le plus besoin.
Comment est-ce possible ? Parce que les enseignants expérimentés — donc mieux payés — fuient les zones difficiles dès qu’ils accumulent assez de points de mutation. C’est rationnel : pourquoi rester à Saint-Denis quand vous pouvez enseigner à Versailles pour le même salaire, avec des classes plus calmes, un trajet plus court, et un proviseur qui ne vous demande pas de gérer des crises sociales en plus des cours ? Le résultat mécanique : les REP héritent des contractuels recrutés en catastrophe, des enseignants débutants qu’on jette dans le grand bain, des postes non pourvus qu’on remplace par des heures de permanence. Mon collège, en 1998. Le même collège, en 2026.
En Seine-Saint-Denis, un élève de REP+ perd en moyenne 15 jours d’enseignement par an faute de remplaçants. Sur une scolarité complète du CP à la terminale, c’est une année entière. Une année de maths, de français, d’histoire qu’un enfant de Bobigny ne recevra jamais et qu’un enfant du VIe arrondissement ne manquera jamais. La carte scolaire, qui devait garantir la mixité, assigne les enfants pauvres aux écoles pauvres et les enfants riches aux écoles riches. Les familles informées contournent — dérogations, options rares, fausses adresses, privé à 600 euros par an dont personne ne leur a parlé. Celles qui ne savent pas, restent.
Ma mère ne savait pas. Personne ne lui a dit que la « section européenne » comptait. Personne ne lui a expliqué qu’il existait un collège meilleur à deux stations de bus.
La machine à reproduire
Lucie Grimal, philosophe à Paris 8, pose sur cette réalité un diagnostic qui m’a longtemps agacée avant de me convaincre.
64 % des enfants de cadres accèdent aux classes préparatoires. 6 % des enfants d’ouvriers. Ce chiffre n’a pas bougé depuis que Pierre Bourdieu l’a documenté en 1964 dans Les Héritiers. Soixante-deux ans. Trois Républiques. Vingt-huit réformes. Le même ratio.
Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas un dysfonctionnement. C’est une machine qui fait ce pour quoi elle a été conçue : convertir le capital culturel familial en diplôme, puis le diplôme en position sociale, tout en proclamant que seul le mérite a compté. Bourdieu appelait cela la « reproduction sociale ». Thomas Piketty a chiffré l’obscénité : l’État français dépense en moyenne 65 000 euros d’argent public pour un jeune qui quitte le système scolaire à 16 ans, et 230 000 euros pour un diplômé de grande école. L’ENS coûte 120 000 euros par an et par élève. Polytechnique, 85 000. On finance une aristocratie scolaire de 5 000 personnes avec le budget qui pourrait transformer la vie de 500 000 enfants en éducation prioritaire.
Quand je dis cela devant des gens bien élevés, on me répond : « Mais Aminata, les grandes écoles produisent l’excellence française. » Je ne le conteste pas. Je demande simplement : avec l’argent de qui ? Et au détriment de qui ?
La réponse est dans le rapport de la Cour des comptes, celui de 2018 et celui de 2023 : 1,7 milliard par an pour l’éducation prioritaire, zéro convergence des résultats en vingt ans. L’État fait semblant de compenser. Les enfants font semblant d’y croire. Et à la fin, 64 % de fils de cadres en prépa, 6 % de fils d’ouvriers. Comme en 1964.
Le vrai prix d’un enseignant
Ma cousine Fatoumata enseigne les mathématiques dans un collège REP+ de Sevran. Elle a 29 ans, un master, l’agrégation. Elle gagne 2 100 euros nets par mois. Un ingénieur débutant dans ma boîte en gagne 3 000.
Séraphine Delacroix, qui a visité des écoles dans treize pays, rapporte un chiffre qui devrait nous humilier : les enseignants français sont payés 17 % en dessous de la moyenne OCDE. En Finlande, le métier d’enseignant est aussi prestigieux que celui de médecin. À Singapour, on recrute dans le tiers supérieur de chaque promotion universitaire. En France, le CAPES de mathématiques ne pourvoit que 68 % de ses postes. Nous manquons de 4 000 enseignants. Et nous nous étonnons.
Le signal est pourtant limpide. Gabriel Bastiat, l’économiste de notre assemblée, a au moins raison sur un point : les prix disent la vérité. Le prix que la France met sur ses enseignants dit ceci — ce métier ne vaut pas la peine. Ne vous étonnez pas que les meilleurs aillent ailleurs.
Mais Lucie Grimal a raison aussi : le salaire n’est pas tout. Les enseignants partent parce que le métier est devenu impossible. Classes surchargées, violence, hiérarchie absurde, injonctions contradictoires, mépris institutionnel permanent. Le rapport de médiation de l’Éducation nationale de 2023 recense 18 600 réclamations d’enseignants. La première cause de souffrance n’est ni le salaire ni les programmes. C’est le sentiment de ne pas être écouté par sa propre institution. Fatoumata me dit la même chose : « Ce n’est pas l’argent. C’est que personne ne me demande jamais mon avis, et tout le monde me dit quoi faire. »
La Finlande a conduit sa grande réforme de 1970 pendant cinq ans avec les enseignants. Pas contre eux. Chaque réforme française tombe du ministère comme une bombe, et les profs l’apprennent dans la presse.
L’enfant de six ans et le téléphone
Il y a dans notre assemblée des gens brillants qui pensent que la technologie va résoudre le problème. Des plateformes adaptatives, de l’IA personnalisée, des certifications décentralisées. Je veux leur répondre une chose simple.
Un enfant de six ans ne « consomme » pas des connaissances sur un téléphone. Il a besoin d’un adulte qui le regarde dans les yeux, qui lui dit que ce qu’il a fait est bien, qui lui apprend à vivre avec d’autres enfants. L’école n’est pas une bibliothèque. C’est le premier endroit où un enfant apprend qu’il n’est pas seul au monde.
Léonie Marchand, quand on lui parle de « transformation numérique de l’éducation », demande : « Avec quelle connexion ? » À Aulnay, il y a dix ans, quand je recrutais mes premiers chauffeurs, la moitié de mes candidats n’avaient pas d’accès internet stable à domicile. La plateforme adaptative suppose une infrastructure qui n’existe pas dans les quartiers dont on parle.
Ceux qui veulent remplacer l’école par un écran n’ont jamais mis les pieds dans une salle de classe de Sevran un lundi matin de novembre. L’école est un lieu. Pas un service. Pas une application. Quand on ferme une école — et la France en a fermé 16 000 depuis 1980 —, on n’optimise pas un réseau. On arrache un organe à une communauté.
Le Colonel Dumas, avec qui je suis rarement d’accord, dit quelque chose que je ne peux pas contredire : « Quand l’instituteur de Corrèze part, ce n’est pas un poste qui disparaît. C’est le dernier adulte qui incarnait la République dans un village. Après lui, il reste la télé et le RN. »
Ce que je propose
Je suis une femme d’affaires. Je ne fais pas de poésie budgétaire. Voici des chiffres.
Premièrement : tripler le budget des écoles maternelles en REP et REP+. Coût : 2,3 milliards d’euros par an, soit 3,6 % du budget actuel de l’Éducation nationale. Pourquoi la maternelle ? Parce que James Heckman, prix Nobel d’économie, a démontré que chaque euro investi dans l’éducation préscolaire en milieu défavorisé génère entre 7 et 12 euros de retour social sur trente ans — moins de chômage, moins de délinquance, moins de dépenses de santé. C’est le meilleur retour sur investissement que la politique publique puisse offrir. Et c’est là que l’écart se creuse : à trois ans, un enfant de cadre a entendu 30 millions de mots de plus qu’un enfant de milieu défavorisé. Si on n’agit pas à ce moment-là, on passe le reste de la scolarité à courir derrière un écart qu’on ne rattrapera jamais.
Deuxièmement : créer un vrai statut d’enseignant en zone prioritaire. Salaire majoré de 40 %, soit environ 1 500 euros nets de plus par mois. Logement de fonction. Engagement de cinq ans, évalué sur les résultats. Coût estimé : 3,5 à 4 milliards par an. Si la France veut ses meilleurs enseignants dans ses quartiers les plus difficiles, il faut payer le prix. On ne demande pas à un chirurgien de travailler aux urgences pour le salaire d’un dermatologue.
Troisièmement : ouvrir les écoles de 7h à 19h dans toutes les zones prioritaires. Activités périscolaires, aide aux devoirs, accès numérique, petit-déjeuner. Parce que l’inégalité ne s’arrête pas à 16h30. Quand Léonie dit qu’un gamin de Vénissieux n’écoute pas en cours parce qu’il a faim et que la cantine est dégueulasse, elle ne fait pas de la sociologie — elle décrit un fait. On ne peut pas demander à un enfant de se concentrer sur Pythagore le ventre vide.
Quatrièmement : un audit public, indépendant, établissement par établissement, de l’allocation réelle des 64 milliards. Où va l’argent ? Combien par élève, réellement ? Combien d’heures perdues ? Combien de remplacements non assurés ? La France gère le plus gros budget éducatif d’Europe dans une opacité que même la Cour des comptes juge insatisfaisante. On ne répare pas ce qu’on refuse de mesurer.
Total de mes propositions : environ 7 milliards d’euros par an. Onze pour cent du budget actuel. C’est beaucoup. C’est moins que le crédit d’impôt recherche (7,4 milliards), dont une partie finance des cabinets de conseil qui optimisent des tableaux Excel. C’est un choix. Ce pays a toujours de l’argent pour ce qu’il considère comme important. La question est de savoir si les enfants de Sevran et de Guéret en font partie.
Ce que je ne sais pas
Je serais malhonnête si je m’arrêtais là. Il y a des choses que notre assemblée ne sait pas résoudre, et l’honnêteté oblige à le dire.
Nous ne savons pas quoi faire de la France rurale. Seize mille écoles fermées depuis 1980. Des enfants qui prennent le bus une heure pour aller au collège. Léonie a nommé cet angle mort. Lucie a reconnu que Bourdieu, Parisien d’adoption, n’avait jamais suffisamment théorisé la reproduction sociale en milieu rural. Nous sommes douze dans notre assemblée, et zéro d’entre nous enseigne. Nous prescrivons pour un patient que nous n’avons pas ausculté.
Nous ne savons pas non plus ce que l’intelligence artificielle va faire au savoir dans dix ans. Maxime Vauban, notre technologue, a eu l’honnêteté de dire « on ne sait pas ». C’est la réponse la plus courageuse qu’il ait jamais donnée.
Et nous ne savons pas répondre à la question que notre Professeur Socrate a posée au milieu du débat, et qui a fait taire tout le monde pendant trois secondes — une éternité pour cette assemblée : à quoi sert l’école ? Est-ce qu’elle fabrique du capital humain ? Des citoyens ? Des esprits libres ? Des travailleurs adaptés au marché ? Ces quatre réponses conduisent à quatre politiques incompatibles. La France refuse de choisir. Et tant qu’elle refuse, elle aura un système qui promet tout et ne tient rien.
Je repense à ma mère, assise au premier rang dans son boubou, serrant la main des professeurs. Elle croyait au sacré de l’école avec une foi qui n’avait pas besoin de preuves. Cette foi, l’institution l’a trahie — pas en refusant de l’accueillir, mais en prétendant que la porte était la même pour tout le monde alors qu’elle savait que non.
On dépense 64 milliards d’euros par an. 27 % des élèves ne savent pas lire en sixième. 64 % des fils de cadres vont en prépa, 6 % des fils d’ouvriers. Les enseignants de ma cousine Fatoumata gagnent moins qu’un coursier Uber expérimenté. Et chaque nouveau ministre annonce une « réforme historique » qui sera oubliée avant son propre départ.
La question n’est pas de savoir si le système est réformable. La question est de savoir combien de gamins de six ans, assis ce matin dans une classe sans prof, devront attendre que la France décide enfin que leur avenir vaut autant que celui des enfants qui sont nés du bon côté du périphérique.
Ma mère les compte. Moi aussi.